Interview biathlon Thierry DUSSERRE. Épisode 3

3ème volet de notre saga « les pionniers du biathlon ». Thierry Dusserre, « bronzé » aux JO de Lillehammer (1994), devant les locaux norvégiens est, depuis sa retraite en 1998, un faiseur de champions(nes) dans son rôle de coach du comité du Dauphiné et du pôle espoirs. Ce vertaco (habitant du Vercors) ne compte pas son énergie pour transmettre aux futurs grands (des) sa passion pour le biathlon de haut niveau et son goût pour le travail bien fait.

Thierry, tu es ancien biathlète de haut niveau, membre de l’équipe de France de 1988 à 1998. Peux-tu nous présenter ta carrière de sportif et nous dire comment en es-tu arrivé là ? 

 Je suis né en 1967 à Romans sur Isère. Mes parents habitaient à St Martin en Vercors, et à l’époque, il y avait de la neige. Le ski était la seule activité que nous pouvions pratiquer l’hiver. J’ai découvert le biathlon en 1984 lors des Jeux Olympiques de Sarajevo. Très rapidement, cette discipline m’a plu et m’a donné envie de la pratiquer. J’étais junior à l’époque. Mon club formateur était « Vercors Ski de fond ». Je me suis donc orienté vers le biathlon plutôt que vers le fond spécial. Il y avait à l’époque des biathlètes français qui m’inspiraient et qui m’ont emmené dans leur sillage. Christian PFINGSTAG, qui arrivait des Vosges, le Conseiller technique régional de l’époque  m’a bien aiguillé. Rapidement, le tir m’a plu. J’étais bon skieur, mais j’étais meilleur au tir. Puis j’ai rencontré Pascal Amiel, Christophe Mathian…De 1985 à 1988, j’étais biathlète en équipe de France junior et c’est en 1988 que je suis réellement entré dans la cour des grands. Mais l’artisan à la base de tout, c’est Christian Phinstag. C’est à lui que je dois ce parcours et mes médailles.  Ce Monsieur m’a tout appris et m’a même donné envie de faire le même métier que lui, transmettre le biathlon à des personnes qui ont la même passion que moi. Christian mais aussi je n’oublierai jamais David Moretti, l’entraineur et le directeur des équipes de France de biathlon du début des années 90.  Ce monsieur nous a décomplexé vis à vis des grosses nations du biathlon il fut la rampe de lancement de notre discipline qui nous a propulsé vers les sommets.  Ma carrière peut se résumer à la rencontre de ces deux personnes exceptionnelles et au soutien permanent de mes équipiers de l’époque Patrice Bailly Salins, Hervé Flandin et tous les autres. 

A l’époque, tes co-équipiers étaient Stéphane Bouthiaux, Hervé Flandin, Patrice Bailly Salins, puis Raphael Poirée, Vincent Defrasne… As-tu gardé des liens avec eux ? 

Ma vie professionnelle est toujours axée autour du biathlon. Stéphane (Bouthiaux) est devenu le grand chef du biathlon français et donc, oui, nous sommes en lien fréquemment. J’ai toujours des liens avec Hervé Flandin, mais trop peu malheureusement. Le biathlon est une petite famille mais forcément, les liens se perdent un peu avec mes co-équipiers de l’époque. On ne prend pas le temps de se voir et pourtant, on a vécu tellement de moments fabuleux ensemble … 

A ce jour, tu entraines le comité du Dauphiné et le pôle Espoir de Villard de Lans…De nombreux biathlètes aujourd’hui en équipe de France sortent de la « Dusserre Academy ». Quel est ton secret ? Comment fais-tu ?

Je suis un entraineur qui a eu de la chance tout simplement. J’ai rencontré de supers athlètes. Martin et Simon (Fourcade) évidemment, mais aussi Marie-Laure (Brunet), en provenance des Pyrénées. A l’époque, Raphael Poirée était l’homme fort du biathlon, il a créé sur le Vercors une aspiration, une véritable caisse de résonance…Mais le point commun de tous, que ce soit Martin et Simon, Marie-Laure, mais encore Marie (Dorin), Jean-Guillaume (Béatrix), Sophie Boilley, les frères Jacquelin, ou Anais et Chloé Chevalier, c’est que tous étaient des athlètes passionnés, rigoureux, qui se sont entrainés dur. 

Le biathlon se développe en France, notamment grâce à Martin.  Aujourd’hui, des jeunes arrivent dans les clubs et demandent à faire du biathlon dès le plus jeune âge. Avons-nous les moyens de répondre ? 

Une très grande majorité des enfants aujourd’hui viennent au ski nordique pour faire du biathlon. De U11 à U15, il y a aujourd’hui plus de 350 gamins licenciés…
Les pratiques d’entrainement ont changé. Chez les enfants, tous les fondeurs sont aussi biathlètes. Le tir, c’est un jeu et les entraineurs de ski de fond se forment au biathlon, au tir, pour permettre aux enfants de pratiquer cette discipline. Les notions de sécurité ne sont pas à prendre à la légère. Toutes les stations n’ont pas de pas de tir à 50 mètres mais les stations qui disposent d’un pas de tir invitent celles qui n’en ont pas. On s’arrange. Sur la région Auvergne/Rhône-Alpes, les comités du Dauphiné, de la Savoie et du Mont-Blanc organisent cinq compétitions dans l’hiver… et les jeunes qui ne sont pas au pôle espoir peuvent malgré tout participer à 8 compétitions dans l’hiver. Le biathlon se développe et c’est vraiment super. 

L’équipe de France masculine est incroyable cette saison. Chez les filles, les résultats sont plus irréguliers. Selon toi, qu’est-ce qu’il leur manque ? 

Le biathlon est une discipline exigeante. Un jour, tu fais une très bonne course et le lendemain, tu peux te retrouver très loin au classement. Et c’est le tir le facteur de réussite. Le tir est difficile à rendre régulier, malgré des heures et des heures d’entrainement et de balles lâchées. Donc, l’objectif, c’est vraiment de travailler la régularité au tir. Mais les filles de l’équipe de France sont jeunes. Justine et Julia seront très fortes je pense dans les années à venir. N’oublie pas qu’elles n’ont que 23 ans !  

© Jacques Mignerey

Comment vois-tu le biathlon français après le récent départ de Martin Fourcade ? 

Je ne suis pas inquiet. A mon époque, Patrice Bailly Salins était très fort. Souviens-toi qu’il gagne le Globe de Cristal en 1994. Et les mêmes questions se posaient…Puis, elles se sont posées à nouveau après le départ de Raphael Poirée … et rapidement, d’autres biathlètes l’ont remplacé. Moi, je suis optimiste. Martin, il est unique sur le plan sportif et humain. Mais comme les autres avant lui, il sera remplacé. Je pense vraiment que Justine Braisaz va être incroyable. Chez les hommes, Quentin FILLON MAILLET, Simon DESTHIEUX et Emilien JACQUELIN vont aussi faire de beaux résultats. Eux aussi sont jeunes. 

As-tu des « pépites » au sein du comité du Dauphiné ? 

Je bosse aujourd’hui avec des jeunes qui sont très motivés, et qui veulent travailler. Trois d’entre eux étaient sélectionnés pour les JOJ de Lausanne. Au moins deux jeunes filles, Anaëlle Bondoux et Lola Gilbert Jeanselme, nées en 2004 et 2003, sont très fortes. J’ai de la chance car je travaille auprès de jeunes supers, et dans un cadre très favorable. La communauté de commune du massif du Vercors nous soutient. En 2014, elle a largement participé à la construction d’un stade de biathlon et d’une piste de ski-roue. Ce terrain d’entrainement nous est envié. Des nations viennent s’entrainer (Norvège-Italie-Allemagne…) et constamment, il y a des équipes internationales sur le stade. Pour les jeunes du comité, c’est tout simplement génial. Tu te rends compte pour un gamin de 15 ans qui s’entraine, qui arrive à la cible n°2 et qui trouve à la cible n°1 Martin Fourcade, et à la cible n°3 Kaisa Makarainen… 

Rossignol, un équipementier de l’Isère basé à Moirans est très largement présent sur le circuit mondial. Profites-tu de ce partenaire ?

Oui évidemment. Mais je me dois d’être honnête. Nous ne travaillons pas qu’avec cette marque. Nous avons entre l’Isère et la Haute-Savoie deux équipementiers de choix… et nous allons chercher les compétences de l’un et de l’autre.

J’ai croisé Chloé Chevalier au printemps dernier en train de courir au col Vert. Le trail est-il l’activité phare de la préparation d’été, avec évidemment le ski-roue ?

© Maxppp

La musculation prend de plus en plus de place dans les programmes d’entrainement. Les supports sont larges pour s’entrainer l’été. Et il faut varier les séances et les supports. Tout l’hiver est axé sur le ski alors c’est important de varier aussi pour le coté psychologique et éviter les phénomènes d’usure. Donc, le vélo, le VTT, le ski-roue, le trail… sont bien adaptés et largement pratiqués. 

Mais si on parle d’entrainement, Vincent Vittoz a réellement apporté une nouvelle dynamique dans l’entrainement des athlètes… Depuis son arrivée, les biathlètes de l’équipe de France font beaucoup d’heures, des séances très longues… Et cela donne de sacrés résultats. C’est grâce à cela je pense qu’il y a une densité si forte dans l’équipe de France à ce jour. La méthode « Vittoz » fonctionne bien (rires). 

Quel est selon toi le point de départ de l’incroyable ascension du biathlon français ?

Le point de départ de la discipline, ce sont les athlètes qui ont gagné pour la première fois. Pour le biathlon ce sont les biathlètes qui skiaient durant les  4 années entre les JO de 1988 et les jeux Olympiques d’Albertville. Pour les nommer, chez les hommes ils sont au moins deux, le premier c’est Hervé Flandin avec sa première victoire en coupe du monde à Canmore. Le deuxième c’est incontestablement Patrice Bailly Salins qui a été le premier homme à gagner le classement général de la coupe du monde en 1994 et son titre de champion du monde du sprint en 1995. Avant c’était réservé aux Allemands, Russes et Norvégiens. Ces deux-là ont un palmarès incroyable pour l’époque, c’étaient de vrais leaders qui travaillaient pour eux et pour toute l’équipe. Ils avaient envie d’entraîner dans leur sillage toute l’équipe, ils se défonçaient sur tous les relais.
Les filles ont aussi une place de choix dans l’éclosion de notre équipe de France à cette époque. Impossible donc de ne pas citer Corinne NIOGRET, Véronique CLAUDEL et Anne BRIAND, championnes Olympiques de relais à Albertville (1992), une journée incroyable, j’en ai encore des frissons rien que de l’évoquer. Notre regrettée Emmanuelle CLARET également pour son titre de championne du monde en 1996 et tous ses autres titres.  En toute humilité j’ai aussi envie de vous parler de la première médaille de bronze olympique pour les hommes à Lillehammer chez les Norvégiens où notre relais a terminé devant les locaux !
En parallèle à ces résultats, le biathlon est arrivé sur la chaine Eurosport et s’est vraiment médiatisé. Plus récemment avec la chaine L’Équipe, notre sport connaît maintenant une ampleur hallucinante. Le biathlon, la coupe du monde cela à toujours été magique, aujourd’hui il n’y a pas de mots assez forts pour en parler. 

PALMARÈS

  • Médaillé de bronze en relais JO de Lillehammer 1994
  • 2 médailles de bronze et 1 d’argent aux mondiaux par équipe (1993-1995)
  • 9 podiums en relais : 1 victoire, 5 deuxièmes places et 3 troisièmes places.
  • 3 podiums par équipes : 3 troisièmes places.
  • Meilleur résultat individuel : 4e.

Interview menée par Guillaume TROLONG-BAILLY
Avec l’aimable correction de Claude Dorange

Crédit photos © Jacques Mignerey