Interview biathlon Marie laure Brunet

 

Altitude biathlon : Vous venez tout juste d’avoir 30 ans et avez mis un terme à votre carrière sportive il y a environ 5 ans, où en êtes vous depuis ?
Marie-Laure Brunet :  Après ma retraite sportive, il y a eu une première année où ça a été plutôt une sorte de rééducation. Un peu comme un athlète qui se blesse et qui va essayer de reprendre ses repères. Ce fût un peu la même chose pour moi après cet arrêt de carrière de sportive de haut niveau. Il a fallu me redécouvrir en dehors d’un univers que je connaissais et que je maîtrisais totalement depuis plus de 10 ans. C’est cette première étape qui m’a menée à me dire « de quoi ai-je vraiment envie et quel sens je vais donner à ce deuxième chapitre de ma vie ? ». Ensuite, vu que la vie est bien faite et qu’il y a eu des rencontres, j’ai envisagé, petit à petit, de faire du coaching. J’ai donc commencé par donner des conférences en entreprise, parce que je sentais que juste par le simple témoignage je pouvais toucher l’auditoire et faire écho auprès des participants.
Ça a été vraiment comme une révélation pour moi, de me dire qu’en parlant de mon histoire, de mon cheminement, les gens vont aussi pouvoir retirer certains enseignements ou certaines pistes de réflexions pour eux.
Ensuite je me suis rendue compte que cela ne suffisait pas, que c’était bien d’avoir des pistes de réflexion et d’amorcer une démarche, mais qu’il fallait aller au bout, être accompagné dans cette démarche.


Je me suis donc fait coacher et fait suivre par une psychologue que ce soit pendant ma carrière ou après. Je me  suis formée à l’accompagnement mental.
Pendant plus de 2 ans et demi j’ai suivi une formation à l’INSEP à Paris, dans le module de formation EMA (Executive Master Accompagnateur des acteurs du sport de haut niveau), qui est avant tout un travail de développement personnel et qui m’a permis de faire de tri et d’être au clair avec moi-même, tout en intégrant les techniques et les outils d’accompagnement.
En parallèle à cette formation j’étais salariée dans une société à Lyon, chez Gel Group, qui est aussi sponsor du Team Jobstation Rossignol et dans laquelle j’assurais la conduite du changement auprès des équipes. C’était super de pouvoir intégrer le milieu de l’entreprise parce que c’était vraiment une volonté de ma part de découvrir cet univers tout en développement des aptitudes d’accompagnatrice, de coach.
Ensuite à l’automne 2017, j’ai quitté le salaria pour monter ma propre structure, et aujourd’hui j’ai deux champs d’activité : une partie coaching, individuelle ou d’équipe en entreprise et dans le sport de haut niveau, et une partie qui est plus sur le partage d’expérience à travers de conférence et de Team building.
Je me sers vraiment du biathlon comme un outil pédagogique, à la fois de cohésion d’équipe mais aussi de mise en lumière des compétences individuelles et collectives.

 

Apportez-vous aussi votre expertise auprès de biathlètes ?
Ceux qui viennent me solliciter oui. C’est une expertise avec la démarche d’un coach, c’est à dire que je ne suis pas dans le conseil mais dans le fait de découvrir ensemble les propres ressources du sportif afin qu’il atteigne son objectif.

 


Est-ce que lors de vos compétitions vous utilisiez les techniques de préparation mentale que vous proposez aujourd’hui ?

La chance que j’ai eu avec la formation que j’ai faite et qui a durée assez longtemps, fût de pouvoir faire tout ce travail d’introspection par rapport à ce que j’avais pu mettre en place de façon intuitive au cours de ma carrière. Je me suis rendu compte que j’avais mis en place plein de techniques que je m’étais moi-même créées mais qui étaient plus ou moins inconscientes et pas vraiment modélisées. J’avais créé mes propres outils, comme la visualisation, la pensée positive, poser des intentions… aujourd’hui je les rends plus concrètes.
Faire les choses en conscience, c’est plus durable dans le temps et c’est le coeur de mon travail.  Mettre en conscience les compétences des personnes, parce qu’on fait tous des choses très bien mais on n’en n’a pas forcément conscience.

En terme de préparation mentale, de gestion des émotions, comment vous gériez le moment sur le pas de tir ?
Alors, le tir c’était avant tout un jeu pour moi. C’était un parti pris, mais j’ai toujours opté sur le fait qu’il faut jouer et que je faisais du biathlon parce que ça m’amusait. Du coup, quand j’arrivais sur le pas de tir, je n’avais pas la peur au ventre et ça je pense que ce n’est pas le cas de tous les biathlètes. Bien-sûr tout le monde sait tirer, grosso-modo sur un niveau coupe du monde tout le monde à la technique pour bien tirer, par contre la différence elle se fait sur le mental. Il faut avoir beaucoup de détermination à mettre les balles, il faut vraiment être très impliqué mentalement tout en étant vraiment concentré sur la technique, sur le « comment » plutôt que le résultat. L’enjeu il est là dans le biathlon, quand on arrive sur le pas de tir c’est déjà passer en mode tireur…oui il y a un chrono qui tourne, on se bat aussi contre le chrono mais il faut trouver le juste équilibre entre mettre toutes les balles et aller vite. C’est donc arriver à rester dans ses marques malgré le chrono qui tourne et l’enjeu de la course. Quand j’arrivais sur le pas de tir, j’étais très concentrée, je savais ce que j’avais à faire pour mettre les balles… Être à 100% pendant 30 secondes, être vraiment présent mentalement.

 

Et justement quel était votre point fort en biathlon ?
J’ai eu un très bon début de carrière, où j’étais quand même rapide sur les skis, je tirais très bien. Puis ensuite j’ai fait du surentraînement donc c’était plus compliqué sur la fin de ma carrière pour vraiment élever mon niveau sur les skis, par contre derrière la carabine c’est sûr que pendant des années j’étais la meilleure du circuit homme et femme avec les meilleurs statistiques. J’avais cette régularité mentale et cette approche du tir qui était mon gros atout dans la discipline.

 

22.01.2012, Antholz, Italy (ITA):
Marie Laure Brunet (FRA) IBU world cup biathlon, mass women, Antholz (ITA). www.nordicfocus.com. © Manzoni/NordicFocus.

 

Avec le recul, avez-vous des regrets concernant votre carrière de sportive ?
Franchement je ne suis pas trop du genre à regretter des choses. Quand je fais des choix dans ma vie, c’est parce que je les sens et je vais vraiment au bout de ma démarche. Vu que je suis quelqu’un d’entière et de passionnée, je fais vraiment les choses avec le cœur et quand j’y vais, j’y vais à fond. À partir du moment où je  vais au bout de ma démarche, il n’y a pas de regrets. Ma carrière est ce qu’elle est, c’est sûr que j’avais des ambitions qui étaient plus élevées que ce que j’ai réussi à faire. J’aurai adoré jouer et gagner le classement général de la coupe du monde, et c’est sûr que mon état physique des dernières années ne m’a pas permis de le jouer alors que pour le coup j’avais le mental pour le faire, mais c’est plus compliqué sans la « caisse » … Après j’ai aussi fait des choix où très tôt j’ai couru toutes les compétitions et j’ai beaucoup donné, je m’entraînais assez dur donc c’est sûr que le surentraînement n’est pas arrivé par hasard. Les périodes difficiles de ma carrière m’ont beaucoup appris et aujourd’hui je peux vivre aussi une vie pleine et plutôt joyeuse parce que je suis passée par ces moments là.

 

Cette reconversion c’était une nouvelle vie et c’est votre carrière qui fait ce que vous êtes aujourd’hui ?
Oui carrément ! Ça fait partie de ma construction. J’essaie vraiment de me servir de tout ce que j’ai pu vivre et apprendre au cours de ma carrière sportive pour aujourd’hui donner du sens à ce que je fais. Les émotions vécues dans le sport de haut niveau sont tellement exceptionnelles. J’aurai plein de bonnes émotions dans ma vie, mais celles-là elles ont été uniques. Maintenant la suite est longue encore, il faut trouver des choses qui font sens et c’est grâce à l’analyse que j’ai faite de ma carrière que j’ai pu donner un nouvel élan à ma vie de femme et ma vie professionnelle.

 

Quel est votre meilleur souvenir en biathlon ?
Les JO de Vancouver !! J’ai touché du doigt un rêve de gamine. Là oui…le dernier tour de la poursuite où je sais que je vais être médaillée… ça fait vraiment plaisir. Ce n’est pas comme le sprint où il faut attendre que le dernier arrive… J’ai savouré mon dernier tour et je faisais des grands sourires parce que que je savais ce qui était en train de se passer, là c’était grandiose !
J’ai eu aussi eu de très belles émotions par équipe. Et aujourd’hui quand je repense à l’équipe, à tout ce que l’on a vécu, au delà des podiums, des réussites, même si des fois c’était compliqué de vivre en équipe avec des personnes que l’on n’a pas choisi. Quand j’y pense, il y a que le bon qui reste et ça me met le sourire à chaque fois que je me replonge dans les souvenirs. Je repense aux filles, surtout celles avec lesquelles j’ai passé le plus de temps…on est toujours en contact, on est amies, c’est chouette.

 

 

Quel regard portez vous sur l’avenir du biathlon ?
Ce qui me fait plaisir c’est qu’actuellement il y a vraiment deux belles équipes; l’équipe hommes et l’équipe femmes, qui forment une vraie et belle équipe de France. Sur les douze athlètes qui sont alignés sur cette coupe du monde, ils ont tous leur chance d’être sur le podium cet hiver. Cela n’a pas toujours été le cas.
Donc là je suis positive et les années qui arrivent vont être belles je pense. Après j’espère que tout le monde fait le nécessaire pour que les jeunes qui arrivent aient aussi tous les moyens pour qu’ils atteignent leur projets sportifs. Là dessus j’ai moins de regard car je n’entraîne pas, je ne vois pas ce qui se passe dans les comités, mais je pense que ce serait une erreur de tout miser sur ceux qui portent le flambeau actuellement. Ce sont des enjeux de la fédération afin que la politique sportive commence dès les clubs pour remonter jusqu’en équipe de France. Mon opinion est qu’il ne faut mettre tous les moyens sur la « vitrine ».

 

 

Et concernant la préparation mentale dans le sport en général ? On a lu dernièrement les propos de Yannick Noah qui souhaite apporter un nouveau souffle au sein de son sport, notamment avec un projet d’accompagnement et préparation mentale, qu’en pensez-vous ?
Je pense que c’est important qu’il y ait un accompagnement mental sérieux qui soit mis en place. Que cela fasse partie intégrante de la politique sportive et que cela ne soit pas les athlètes qui en cachette aillent démarcher des personnes pour combler des lacunes ou des besoins particuliers.  Les entraîneurs sont les premières personnes qui sont dans le cercle proche de l’athlète, donc ces personnes là doivent être formées avec des outils de communication, de management… pour moi c’est la base, ça doit faire partie de leur formation. Après ils ont une position délicate, ils n’accompagneront pas l’athlète sur tous les sujets, mais déjà à travers des modes de communication, la façon de s’adresser et de traiter les athlètes, cela à une énorme influence sur son développement et sa performance à mon avis.
Aujourd’hui, je fais un  peu d’accompagnement avec des athlètes qui ne souhaitent pas en parler à leur entraîneur et puis d’autres avec qui je peux échanger ouvertement avec leurs entraîneurs et du coup il y a vraiment une cohérence entre ce que nous mettons en lumière pendant les séances de coaching et ce qui peut être mis en place sur le terrain, c’est une vraie plue value à l’accompagnement. Je préfère travailler comme cela, c’est plus sain. Chacun reste à sa place, c’est à dire que le coach mental n’est pas là pour prendre la lumière, mais pour servir le projet de l’athlète, pour le mettre dans les meilleures dispositions pour réussir sa performance. Le but en coaching mental c’est de travailler sur une partie et de déléguer notamment lorsqu’il y a des blocages plus profonds, et que nécessite en fonction des problématiques une vraie prise en charge psychologique ou diététique par exemple. Être coach mental, c’est le temps d’une mission, c’est juste une petite partie du travail, cela ne va pas interférer avec ce que dit l’entraîneur. Chacun doit rester à sa place pour laisser place à d’éventuelles synergies qui vont être encore plus importantes et plus bénéfiques pour l’athlète.

 

 

Je pense qu’aujourd’hui ça bouge, ça va vraiment dans le bon sens. Il y a certes encore des entraîneurs qui sont un peu à la traîne et pensent que tous les coach mentaux sont des charlatans ou qui on peur que ça mette le « bazar » dans leur travail. C’est un peu réducteur mais effectivement dans les personnes qui font du coaching il y a vraiment de tout donc il faut savoir aller vers les bonnes personnes. Ce que j’apprécie c’est que depuis quelques années à la fédération, il y a une liste qui existe avec des référents en coaching. Donc les athlètes et les entraîneurs ont accès à cette liste Ce sont des personnes qui ont passé un entretien et qui ne sont pas là pas nuire. Le coaching soit ça fait du bien, ou au pire il n’y a rien qui se passe mais normalement ça ne doit pas faire de mal.

 

Est-ce que vous continuez toujours le biathlon ?
Je continue le ski de fond oui mais par contre je ne tir plus parce que je n’ai pas vraiment l’occasion et c’est un peu long. Dès que j’ai un peu de temps je préfère faire du cardio. Quand je reprends la carabine ça m’amuse bien quand même, c’est comme le vélo ça ne se perd pas. L’alpinisme est une autre de mes passion et ce depuis que je suis petite. Durant ma carrière j’avais mis ça entre parenthèse car je sentais que je serai happée par ça, donc j’ai préféré la refouler. Aujourd’hui, j’essaie vraiment de m’éclater là-dedans et de faire plus de haute montagne.

 

 

 

Interview réalisée grâce aux questions des supporters de biathlon, issues des réseaux sociaux. Propos recueillis par Loréline CHAMP

Retrouvez Marie Laure Brunet sur son site : https://www.marielaurebrunet.com

 

>>> Retour au sommaire