Interview biathlon Corinne NIOGRET. Épisode 2

2ème volet de notre saga « les pionniers du biathlon ». 1ère championne du monde de l’histoire du biathlon français, médaillée d’or aux relais des Jeux olympiques d’Albertville en 1992 à seulement 19 ans, Corinne NIOGRET, est entrée très tôt dans la légende des athlètes qui ont façonné leur sport. « Coco » fut l’une des principales pourvoyeuse de titres et médailles pour le clan français, faisant enfin rentrer la France dans la cour des grandes nations. Le grand public et les médias furent séduit par ce petit « bout de femme » au caractère bien trempé !

Bonjour Corinne, cela fait environ 15 ans que vous avez raccroché les skis et la carabine, comment allez-vous aujourd’hui ? 

Plutôt bien pour une « vieille ». Cela fait effectivement 20 ans que j’ai raccroché, cela fait un bout, le temps passe vite mais c’est une autre vie, on fait autre chose sans pour autant se déconnecter du biathlon. Maintenant je suis dans le sud mais je suis ça à la télé, sur les réseaux sociaux. Je reste informée de ce qui se passe.

Après quelques années à être restée en contact avec le milieu du ski de fond, vous avez tout quitté. Pourquoi ?

En effet j’ai travaillé un petit moment à la fédération française de ski puis ça s’est arrêté, puis comme coach dans un club dans le Doubs (le club de Florence Baverel) à MontBenoit. Après j’ai eu besoin de couper avec tout ça, de couper avec la météo pas très favorable du massif jurassien. J’ai eu envie de soleil, d’une autre vie. Aujourd’hui je travaille chez Sakata Vegetables Europe, un semencier japonais dont nous sommes la filiale Europe moyen orient, Afrique. Je suis gestionnaire des données de Base du système informatique.

Le métier d’entraineur vous plaisait-il ?

Oui c’était bien mais j’avais pris la décision , il y a 5 ans, de changer de région, de boulot donc c’était à ce moment-là, pas dans 10 ans. C’était l’occasion à 40 ans de passer à autre chose.

Ce milieu du ski ne vous manque pas aujourd’hui ?

Le trio médaillé d’or au relais des JO d’Albertville en 1992- Anne BRIAND, Corinne NIOGRET, Véronique CLAUDEL

Non. Quand on a cette passion depuis tout gamin, on aime ça, on fait ça, on gravit les échelons, on se retrouve en équipe de France puis sur la coupe du monde. Mais on sait que c’est momentané, sur 10-15 ans, et qu’après il faudra passer la main. Le principal quand on arrête c’est de l’avoir décidé, de bien passer de l’autre côté et de n’avoir aucun regret de ce que l’on a fait ou pas fait.

Qu’est-ce qui, ou qui est-ce qui, vous a orienté, étant jeune, à faire du biathlon à une époque où ce sport était peu développé ?

Je suis née dans une région de l’Ain où l’on pratique le ski de fond donc j’en ai fait. Après c’est un hasard de rencontres notamment avec Pascal Etienne qui était entraineur dans ma région et qui m’a fait essayer le biathlon. Ça m’a plu, j’ai été sélectionnée pour une course internationale, une autre et après c’est un engrenage. Mais à la base ce sont vraiment des rencontres qui m’ont orientée vers ce sport.

Alors qu’actuellement un jeune se lance avec l’objectif de faire du biathlon. Ce n’était pas votre cas ?

Non la plupart des biathlètes de mon époque étaient avant tout des fondeurs et avec les rencontres, les copains qui en faisaient ça a orienté certains ou non vers le biathlon. On n’avait pas la possibilité comme ils ont maintenant de se dire à 8-10 ans « je veux faire du biathlon directement ». Maintenant c’est possible, avant ça n’était pas courant.

Qu’est-ce que votre carrière de haut niveau vous apporte aujourd’hui dans la vie de tous les jours ?

Je crois que j’avais un caractère fait pour le sport, c’est à dire un caractère de cochon, un mauvais caractère qui malgré tout était un avantage que l’on garde. Ensuite le fait d’être perfectionniste, d’arriver à se concentrer plus facilement est peut-être le résultat d’une carrière de sportive. Je n’aurais peut-être pas eu ces facilités-là sans le sport.

Corinne NIOGRET, Florence BAVEREL, Anne BRIAND, Emmanuelle CLARET et leur entraineur Francis MOUGEL- Ruhpolding

Si vous deviez retenir qu’une seule image de votre carrière, laquelle serait-elle ?

C’est dur de n’en garder qu’une …mais c’est tout de même la médaille des JO d’Albertville parce qu’on était en France, que c’était la première, que c’était en équipe. On était des jeunes insouciantes, on débarquait là et « clac » on a une médaille d’or. Ça nous a lancé individuellement dans nos carrières avec ce titre-là. J’avais 19 ans, j’étais encore junior et ça m’est tombé dessus. On avait envie de bien faire les choses parce que les jeux étaient en France. On s’était préparées, on voulait donner notre maximum. On aurait eu la médaille d’or 2 ans après, on aurait peut-être trouvé ça plus « normal » mais là on s’y attendait moins. On pensait être médaillable mais pas de là à gagner face aux grosses armadas allemandes, russes, norvégiennes. On était le petit poucet de l’évènement et les circonstances de course font que ce jour-là c’était pour nous.

Avec du recul, est-ce que vous changeriez quelque chose à votre carrière ?

Que ce soit dans la préparation, l’abord des courses, la récupération… Forcément avec les moyens de maintenant on ferait différemment de ce que l’on a fait il y a 20 ans. Maintenant ils prennent le départ d’une course sans avoir peur de ne pas glisser sur les skis car il y a tellement de moyens mis dans le camion de fartage qu’ils vont sereins au départ. Ce n’était pas notre cas. On ne savait pas si ça glisserait ou pas ! On faisait avec les moyens du bord, que ce soit humains et/ou financiers. Finalement on ne s’en est pas trop mal sorti.

Est-ce que vous avez des regrets sur votre carrière ?

Le truc le plus dur à avaler ça a été les jeux de Nagano (1998). La déception est liée d’abord au manque de résultats personnels car pour moi j’étais en forme, j’ai bien tiré mais malheureusement mes skis ne m’ont jamais permis de pouvoir accéder à de bonnes places surtout sur le 15 km qui était ma course de prédilection. Ce constat a été un peu le même pour toute l’équipe ce qui a pourri l’ambiance générale, on s’enfonçait mentalement de plus en plus… Résultat : le groupe a complètement explosé en fin de saison. A l’époque c’est une blessure qui a eu du mal à se refermer. Ça a été dur à encaisser sur le coup et les années qui ont suivi, mais maintenant cela n’a plus d’importance.

Si je ne dis pas de bêtises, ces dernières années il vous est arrivé de ressortir les skis de fond voire même les skis à roulettes, ça vous plaît toujours autant ? 

Et ben oui (rires) ! Je suis dans le sud, donc le ski de fond je n’en fais qu’1 à 2 fois par an. Par contre je me suis remise au ski roues il y a 2 ans alors que j’avais totalement arrêté. Ce n’était pas un engin de torture mais, comme la muscu, c’est quelque chose qu’on était obligé de faire en tant qu’athlète et c’est la première chose qu’on ne refait pas après avoir raccroché le haut niveau. Mais finalement dans le sud, il y a des pistes cyclables donc je refais du ski roues un petit peu tous les hivers, c’est sympa. Cela m’a permis d’aller au « biathlon legend race » à Minsk organisé par Darya Domracheva. Je suis allée le faire une fois en ski roues et une fois en ski. J’ai revu un peu les anciens ce qui est super sympa. En refaisant du sport c’est là qu’on voit que c’était bien dur et que l’entrainement ça servait vraiment !

Et votre carabine, vous l’avez toujours ? Vous est-il arrivé de refaire des séances de tirs ?

Non je ne l’ai plus parce qu’on me l’a volée en 2003 au Grand Bornand. Après j’ai refait une saison où j’avais emprunté un canon que j’avais installé sur une nouvelle crosse. Donc à part la crosse en bois que j’ai et qui est à moi, le canon je l’ai rendu donc je n’ai plus rien.

Vous suivez le circuit de la coupe du monde avec encore beaucoup d’intérêt ?

Oui j’essaie de regarder. En plus je travaille à temps partiel et j’ai mes après-midi des mardi, jeudi et vendredi donc ça tombe pas trop mal avec le calendrier du biathlon. Le fait que le biathlon soit sur L’équipe 21 ça facilite les choses. Pour plein de monde ça a ouvert la discipline et moi ça me permet de regarder alors c’est cool !

A votre époque vous auriez imaginé une telle médiatisation actuelle ?

On l’a tous rêvé, imaginé, souhaité et finalement ça se fait mais il aura fallu du temps. Il y avait eu des essais de fait par France télévision sur des retransmissions de mass start notamment à Oslo où l’on voyait qu’au niveau de l’audience ça plaisait mais de là à sauter le pas, aucune chaine ne l’a fait avant l’arrivée de la TNT et l’Equipe21. En tout cas, toute ma génération on l’a rêvé et tant mieux qu’à un moment ça se fasse.

Quel regard portez-vous sur le biathlon actuel ?

J’ai 2 sentiments : d’un côté j’ai l’impression que ça s’est beaucoup professionnalisé grâce aux camions de fartage, de choses comme ça qui sont moins aléatoires par rapport à ce qui se faisait dans le passé. Dans les méthodes d’entrainement aussi, sans rentrer dans les détails, il y a des moyens d’analyser les performances. Nous on avait des polars, des cardio-fréquence-mètres qui doivent être un peu plus poussés maintenant. Et d’un autre côté, j’ai le sentiment que le niveau est moins homogène. Il y a des années où il y avait au départ 6 allemandes, 6 russes, 6 norvégiennes qui pouvaient gagner, nous on était un peu là au milieu. Après il y avait des individualités dans certaines nations. Cela faisait à chaque fois une vingtaine de personnes qui pouvait gagner. Et ça, ça a diminué. Maintenant il y a des individualités par nation mais il n’y a plus vraiment de grosses nations fortes.

Quel athlète, homme ou femme, français ou international vous impressionne le plus et pourquoi ?

Il n’y a pas 50 réponses (rire), à la fin il n’y a qu’une solution. Pas besoin d’appel à un ami c’est Martin Fourcade. Pour ce qu’il a fait, ce qu’il j’espère fera parce que je pense que son hiver dernier était un accro. Je pense qu’il est toujours là aussi bien physiquement que mentalement. Ce qu’il fait est impressionnant ; pour enchainer les victoires avec une régularité aussi bien sur les skis qu’au tir. On sait que c’est une discipline qui parfois est très aléatoire en arrivant sur un pas de tir avec du vent, du soleil, des conditions extérieures qui peuvent changer les résultats. Et lui, il arrive à dompter tout ça sur chaque course de façon assez exemplaire et ça c’est très très impressionnant.

En parlant de Martin Fourcade, que pensez-vous des courses estivales comme il a créé à Annecy au mois de septembre dernier ?

J’ai trouvé ça chouette, classe. Je l’ai également suivi à la télé. Ça se fait dans d’autres pays : en Allemagne, en Norvège et en France ça manquait. On a une des meilleures équipes du monde et on n’arrivait pas à emmener le biathlon devant nos supporters. Cela s’est fait avec Annecy-Le Grand Bornand sur la coupe du monde, c’est vraiment un plus et là, avoir un spectacle comme ça l’été c’est super. C’est une course mais c’est avant tout un spectacle pour faire découvrir la discipline, l’emmener au plus près des gens en « ville » et avec le décor d’Annecy c’était carrément magnifique.

Pensez-vous que ce type de course puisse se développer encore plus ?

Il ne faut pas trop non plus que ça se développe en termes de nombre parce que les athlètes ne pourront pas faire une saison d’hiver et une saison d’été. Ils ne peuvent pas après 40 courses d’hiver faire la même chose l’été en plus des stages en Allemagne, en Norvège, en France selon les athlètes. Ça leur « sert » de préparation. Ou alors il faut qu’il y ait 2 circuits avec des gens qui vont se spécialiser dans l’un ou dans l’autre. Mais il ne faut pas multiplier.

Faut-il ouvrir ces évènements à l’ensemble de la coupe du monde, pas seulement à l’élite de chaque nation ?

C’est compliqué parce qu’il faut les cibles et pas de tirs en conséquence. Ce n’est pas évident de faire un pas de tir sécurisé. Malgré tout c’est une 22 long rifle. Plus on multiplie le nombre d’athlètes plus il faudra un grand pas de tir et plus ça devient problématique en ville.

Chez les françaises et français il y a une grosse densité de niveau, comment expliquez-vous cette réussite française, que ce soit avant ou maintenant ?

Je ne sais pas si quelqu’un l’a expliqué un jour, en fait, parce qu’on a toujours eu l’impression que c’était un miracle. Depuis les années 80, où il y a eu des premiers résultats, on n’a jamais eu les moyens financiers et humains qu’ont les grosses nations et finalement il y a toujours eu des résultats. Quand il y en a un qui arrêtait on disait « oulala qu’est-ce qu’il va se passer derrière ? » et puis il y en avait toujours un pour reprendre le flambeau et ça ne s’est jamais arrêté. Peut-être que maintenant il y a un peu plus de moyens, quoique j’ai lu l’automne dernier que Martin lançait un coup de gueule en disant que c’était à eux d’aller acheter les pâtes et faire à manger et que ça lui semblait un peu surréaliste, mais ça montre bien qu’on a toujours fait avec les moyens qu’on nous a donné, qui n’étaient jamais énormes, et on s’en est toujours sortis. Finalement c’est peut- être ça : la débrouille, l’entraide et la solidarité qui font que cette discipline s’en sort.

Quel avenir, quelles évolutions pourraient-on apporter au biathlon ?

Je trouve que les courses sont déjà pas mal télégéniques et c’est un point assez important. Dans les formats de course peut-être qu’il faut changer des trucs, avoir des choses un peu plus attrayantes, faire un peu plus de mixtes mais fondamentalement on ne changera pas grand-chose. Tout cela est même plutôt dicté par la télévision qui veut des formats assez courts pour répondre à leurs créneaux. Les courses qui durent 2h30-3h00 ça ne les intéresse pas. Sinon les cibles seront toujours à 50 mètres et une carabine dans le dos. Le matériel évolue, les skis, le fart qui va dessous, tout ça progresse mais ça, c’est la face cachée de l’iceberg.

Et que c’est possible d’en vivre ?

Oui, la plupart sont militaires, douaniers (ce qui était déjà le cas à mon époque) et ça donne une certaine « sécurité ». Après les résultats c’est du «bonus». En plus maintenant avec la médiatisation et les partenaires ils gagnent mieux leur vie qu’à notre époque.

Si vous aviez un conseil à donner à un ou une jeune qui se lance dans le biathlon, lequel serait-il ?

C’est d’y aller à fond, de croire en ses rêves et de se dire que c’est possible. Après, tout dépend le niveau, l’investissement que veut mettre le jeune dans la discipline. Il y a un moment où il faut être réaliste et dire à tel jeune qu’il a le niveau et qu’il peut y aller à fond et dire à un autre que ça ne le fera pas et qu’il faut aussi penser à ses études. Mais un jeune qui a vraiment envie de faire du biathlon, qui est motivé, il faut se dire que le chemin est long pour y arriver mais que malgré tout, la France est un pays où ceux qui sont en équipe de France arrivent à faire de bons résultats. Donc il y a moyen d’y croire. Sans dire d’être un jour Martin Fourcade, mais gagner des coupes du monde et être sur des podiums de coupe du monde pour un français c’est possible.

Championne du monde du 15km- Antholz 1995

PALMARÈS

CHAMPIONNE OLYMPIQUE EN RELAIS (JO- 1992)
3 TITRES MONDIAUX RELAIS & 15KM
8 VICTOIRES EN COUPE DU MONDE

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Merci à Claire THABUIS pour avoir réalisé cet interview et à Claude DORANGE pour la relecture avisée